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CP 03780 Marcel Proust à Gaston Gallimard [le 21 ou 22 mai 1919]

Surlignage

Cher ami

Votre lettre ne me persuade aucunement.
Et je suis triste surtout que la mienne
(c'est de l'avant dernière que vous
parlez sans doute, car je ne vois pas ce
qui pourrait avoir eu cet effet dans la
dernière, ni d'ailleurs je dois dire dans l'-

avant dernière) vous « désespère ». Je ne
voudrais que votre joie et c'est donc moi
qui suis désespéré. Vous jouez sur les mots
quand vous dites que vous êtes éditeur et non
imprimeur. Car un éditeur a principalement
parmi ses fonctions de faire imprimer ses


livres. Vous avez été directeur de
théâtre en Amérique et je pense
que c'est à cela, bien plus qu'à la
distinction que vous faites entre
imprimeur et éditeur, que je
dois d'avoir de l'Ombre des Jeunes
filles en fleurs
l'édition la plus sabo-

tée qui se puisse voir. Admettons un
instant que toutes les fautes soient de
moi, il y a des correcteurs pour q.q. chose.
Vous me dites que vous avez été d'impri-

meur en imprimeur, je vous en remercie
et j'en suis confus, mais alors cela a


été pour revenir au même, puisque c'est le
même nom que celui qui m'a été dit en
Décembre quand on a quitté la Semeuse. Il
a peut'être d'ailleurs d'admirables qualités, mais
je vous supplie de garder un double des pages
qu'il a extraites de A l'Ombre des Jeunes f. en
fleurs
pour la Nlle Revue fcaise . Nous les
lirons un soir ensemble un soir au Ritz ou
chez moi et vous verrez quel est ce prodige.
Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une
vraie stupéfaction. Cher ami et éditeur,


vous paraissez me reprocher mon système de retouches.
Je reconnais qu'il complique tout (pas dans la
chose de la Revue , en tous cas !). Mais quand vous
m'avez demandé de quitter Grasset pour venir chez
vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec
Copeau qui devant les épreuves remaniées de Grasset
s'est écrié : « Mais c'est un nouveau livre ! ».
Je m'excuse auprès de vous de deux façons, la première
c'est en disant que toute qualité morale a pour fonc-

tion une différence matérielle. Puisque vous avez la
bonté de trouver dans mes livres quelque chose d'un peu
riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisé-

ment à cette surnourriture que je leur réinfuse en


vivant, ce qui matériellement se traduit
par ces ajoutages. Dites vous aussi que si
vous m'avez donné une grande preuve
d'amitié en me demandant mes livres,
c'est aussi par amitié que je vous les
ai donnés. Quand je vous ai envoyé le
manuscrit de Swann et que vous l'avez
refusé, il pouvait y avoir intérêt pour
moi à ce que l'éclat de votre maison
illustrât un peu ce livre. Depuis qu'il a
paru chez Grasset, il s'est fait je ne
sais comment, tant d'amis, que
je pouvais publier les suivants chez Gras-

set sans craindre qu'ils passassent
inaperçus. J'ai obéi en les lui retirant
et en les mettant chez vous à une


pensée d'amitié, comme vous. Hélas,
vous êtes parti, je n'ai cessé de
recevoir des livres des autres (car
il y a des éditeurs qui ont des
imprimeurs, croyez en la pile d'-

ouvrages reçus et non coupés qui est
dans ma chambre) mais pas d'épreuves.
Je pense qu'elles viendront. Je n'ai
plus les mêmes forces, et c'est peut'
être
moi à mon tour qui serai un
peu lent. Pourvu que tout paraisse
de mon vivant ce sera bien, et s'il
en advenait autrement j'ai laissé tous
mes cahiers numérotés que vous


prendriez et je compte alors sur vous pour faire la
publication complète. Je n'ai pas encore abordé
d'autres points de votre lettre. Mais la fatigue
m'arrête et je vous quitte en vous serrant
la main

bien affectueusement

Marcel Proust

Je n'ai toujours pas reçu les droits d'auteur
de Grasset. Je compte sur vous.

Au moment où cette lettre aurait dû être partie je
recois un mot charmant de Grasset me demandant de
lui donner pour une Revue qu'il fonde avec Jean Dupuy à
200 000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que
c'est impossible mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet
Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d'un jour.


Surlignage
 

Cher ami

Votre lettre ne me persuade aucunement. Et je suis triste surtout que la mienne (c'est de l'avant-dernière que vous parlez sans doute, car je ne vois pas ce qui pourrait avoir eu cet effet dans la dernière, ni d'ailleurs je dois dire dans l' avant-dernière) vous « désespère ». Je ne voudrais que votre joie et c'est donc moi qui suis désespéré. Vous jouez sur les mots quand vous dites que vous êtes éditeur et non imprimeur. Car un éditeur a principalement parmi ses fonctions de faire imprimer ses


 

livres. Vous avez été directeur de théâtre en Amérique et je pense que c'est à cela, bien plus qu'à la distinction que vous faites entre imprimeur et éditeur, que je dois d'avoir de l'Ombre des Jeunes filles en fleurs l'édition la plus sabo tée qui se puisse voir. Admettons un instant que toutes les fautes soient de moi, il y a des correcteurs pour quelque chose. Vous me dites que vous avez été d'impri meur en imprimeur, je vous en remercie et j'en suis confus, mais alors cela a


 

été pour revenir au même, puisque c'est le même nom que celui qui m'a été dit en décembre quand on a quitté la Semeuse. Il a peut-être d'ailleurs d'admirables qualités, mais je vous supplie de garder un double des pages qu'il a extraites de À l'Ombre des Jeunes filles en fleurs pour la Nouvelle Revue française . Nous les lirons un soir ensemble un soir au Ritz ou chez moi et vous verrez quel est ce prodige. Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une vraie stupéfaction. Cher ami et éditeur,


 

vous paraissez me reprocher mon système de retouches. Je reconnais qu'il complique tout (pas dans la chose de la Revue , en tous cas !). Mais quand vous m'avez demandé de quitter Grasset pour venir chez vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec Copeau qui devant les épreuves remaniées de Grasset s'est écrié : « Mais c'est un nouveau livre ! ». Je m'excuse auprès de vous de deux façons, la première c'est en disant que toute qualité morale a pour fonc tion une différence matérielle. Puisque vous avez la bonté de trouver dans mes livres quelque chose d'un peu riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisé ment à cette surnourriture que je leur réinfuse en


 

vivant, ce qui matériellement se traduit par ces ajoutages. Dites-vous aussi que si vous m'avez donné une grande preuve d'amitié en me demandant mes livres, c'est aussi par amitié que je vous les ai donnés. Quand je vous ai envoyé le manuscrit de Swann et que vous l'avez refusé, il pouvait y avoir intérêt pour moi à ce que l'éclat de votre maison illustrât un peu ce livre. Depuis qu'il a paru chez Grasset, il s'est fait je ne sais comment, tant d'amis, que je pouvais publier les suivants chez Gras set sans craindre qu'ils passassent inaperçus. J'ai obéi en les lui retirant et en les mettant chez vous à une


 

pensée d'amitié, comme vous. Hélas, vous êtes parti, je n'ai cessé de recevoir des livres des autres (car il y a des éditeurs qui ont des imprimeurs, croyez en la pile d' ouvrages reçus et non coupés qui est dans ma chambre) mais pas d'épreuves. Je pense qu'elles viendront. Je n'ai plus les mêmes forces, et c'est peut-être moi à mon tour qui serai un peu lent. Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien, et s'il en advenait autrement j'ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous


 

prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. Je n'ai pas encore abordé d'autres points de votre lettre. Mais la fatigue m'arrête et je vous quitte en vous serrant la main

bien affectueusement

Marcel Proust

Je n'ai toujours pas reçu les droits d'auteur de Grasset. Je compte sur vous.

Au moment où cette lettre aurait dû être partie je reçois un mot charmant de Grasset me demandant de lui donner pour une Revue qu'il fonde avec Jean Dupuy à 200 000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que c'est impossible mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d'un jour.


 
Note n°1
Le postscriptum de cette lettre date du moment où Proust reçoit la lettre de Grasset du 22 mai 1919 (CP 03779 ; Kolb, XVIII, nº 98) ; comme Proust dit que sa lettre « aurait dû être partie », il a dû l'écrire le 21 ou le 22 mai 1919. [PK]
Note n°2
Lettre de Gallimard du 13 mai [19]19 (CP 05456 ; MP-GG, n° 95), où celui-ci se dit « consterné » par « la dernière [lettre] que vous m'avez écrite ». Proust a dû l'accuser de négliger l'impression de ses livres, car Gallimard s'en défend : « si je pouvais vous montrer le dossier de correspondance concernant vos livres, vous verriez que je suis tout à fait innocent  ». [FL]
Note n°3
Lettre non retrouvée. [PK]
Note n°4
Lettre non retrouvée. [PK]
Note n°5
Gallimard écrivait : « Malheureusement pour vous et pour moi, je ne suis pas imprimeur. J'ai à faire [sic] à des gens qui promettent et ne tiennent pas, et qui eux-mêmes sont aux prises avec toutes les difficultés qu'a déterminées la guerre et qui ne sont pas encore solutionnées. J'ai beau télégraphier, réclamer, téléphoner, on me répond qu'il y a grève, arrêt d'expédition, impossibilité de trouver des matières premières, pénurie de caractères ; bref, je me fâche, je retire le manuscrit pour le donner à un autre qui promet mieux et la même histoire recommence. » (Lettre de Gaston Gallimard du 13 mai [19]19 : CP 05456 ; MP-GG, n° 95) [FL]
Note n°6
Il s'agit de Louis Bellenand, imprimeur à Fontenay (voir Kolb, XVIII, n° 40 ou Lettres, n° 488). [PK, FL]
Note n°7
Voir à ce propos la lettre à Jacques Rivière du [lundi 19 mai 1919] (CP 03777 ; Kolb, XVIII, n° 96) où Proust expliquait son retard pour rendre les épreuves corrigées de l'extrait d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs pour la NRF par la composition aberrante qu'en avait faite l'imprimeur : ne comprenant pas où devaient venir s'insérer certains passages additionnels, il les plaçait n'importe où, même au beau milieu d'une phrase, voire d'un mot ! De sorte que Proust avait dû découper le texte et recoller les morceaux dans le bon ordre. [FL]
Note n°8
Gallimard faisait, en effet, remarquer à Proust que la composition de ses manuscrits était très difficile, ce dont il se rendait compte en allant chez Bellenand (tout près de Paris) suivre de près cette composition. Et il suggérait qu'il serait plus judicieux de faire dactylographier le manuscrit au net plutôt que d'envoyer directement à l'imprimeur ces cahiers couverts de ratures et d'additions multiples (Lettre du 13 mai [19]19 : CP 05456 ; MP-GG, n° 95). [FL]
Note n°9
Nous rectifions la lecture de Kolb, « arrivait », en « advenait ». [NM]
Note n°10
Cette phrase semble impliquer que Proust, à cette date, dispose déjà d'une version complète de la fin de son roman, de Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé, contenue dans ses « cahiers numérotés », soit les Cahiers I à XX dits de la « mise au net ». C'est donc dès le printemps 1919 (et non aussi tardivement que 1922, comme l'a prétendu Céleste Albaret), qu'il aurait mis le mot « Fin » à la dernière page du Cahier XX. Proust avait songé à confier ce mandat d'édition posthume à Gallimard dès 1916 (voir sa lettre à Gallimard de [peu après le 22 octobre 1916], CP 04449 ; Kolb, XIX, n° 412), et il le réitérera en 1921 (lettre du [22 ou 23 mars 1921], CP 04548 ; Kolb, XX, n° 70). [NM]
Note n°11
Voir la lettre de Grasset du 22 mai [19]19 (CP 03779 ; Kolb, XVIII, nº 98). Proust travestit les propos de son ancien éditeur en prétendant qu'il lui demande la « primeur de [s]on livre ». Sans doute cherche-t-il à faire pression sur Gallimard en suggérant qu'en cas de retard prolongé il pourrait bien donner à Grasset de larges morceaux inédits d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs. [FL]
Note
Proust, Marcel 1919 À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Note
Proust, Marcel 1919 À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Note
Nouvelle Revue française
Note
Nouvelle Revue française
Note
Proust, Marcel 1913 Du côté de chez Swann


Mots-clefs :
Date de mise en ligne : October 17, 2022 14:58
Date de la dernière mise à jour : November 22, 2022 16:12
Surlignage

Cher ami

Votre lettre ne me persuade aucunement.
Et je suis triste surtout que la mienne
(c'est de l'avant dernière que vous
parlez sans doute, car je ne vois pas ce
qui pourrait avoir eu cet effet dans la
dernière, ni d'ailleurs je dois dire dans l'-

avant dernière) vous « désespère ». Je ne
voudrais que votre joie et c'est donc moi
qui suis désespéré. Vous jouez sur les mots
quand vous dites que vous êtes éditeur et non
imprimeur. Car un éditeur a principalement
parmi ses fonctions de faire imprimer ses


livres. Vous avez été directeur de
théâtre en Amérique et je pense
que c'est à cela, bien plus qu'à la
distinction que vous faites entre
imprimeur et éditeur, que je
dois d'avoir de l'Ombre des Jeunes
filles en fleurs
l'édition la plus sabo-

tée qui se puisse voir. Admettons un
instant que toutes les fautes soient de
moi, il y a des correcteurs pour q.q. chose.
Vous me dites que vous avez été d'impri-

meur en imprimeur, je vous en remercie
et j'en suis confus, mais alors cela a


été pour revenir au même, puisque c'est le
même nom que celui qui m'a été dit en
Décembre quand on a quitté la Semeuse. Il
a peut'être d'ailleurs d'admirables qualités, mais
je vous supplie de garder un double des pages
qu'il a extraites de A l'Ombre des Jeunes f. en
fleurs
pour la Nlle Revue fcaise . Nous les
lirons un soir ensemble un soir au Ritz ou
chez moi et vous verrez quel est ce prodige.
Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une
vraie stupéfaction. Cher ami et éditeur,


vous paraissez me reprocher mon système de retouches.
Je reconnais qu'il complique tout (pas dans la
chose de la Revue , en tous cas !). Mais quand vous
m'avez demandé de quitter Grasset pour venir chez
vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec
Copeau qui devant les épreuves remaniées de Grasset
s'est écrié : « Mais c'est un nouveau livre ! ».
Je m'excuse auprès de vous de deux façons, la première
c'est en disant que toute qualité morale a pour fonc-

tion une différence matérielle. Puisque vous avez la
bonté de trouver dans mes livres quelque chose d'un peu
riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisé-

ment à cette surnourriture que je leur réinfuse en


vivant, ce qui matériellement se traduit
par ces ajoutages. Dites vous aussi que si
vous m'avez donné une grande preuve
d'amitié en me demandant mes livres,
c'est aussi par amitié que je vous les
ai donnés. Quand je vous ai envoyé le
manuscrit de Swann et que vous l'avez
refusé, il pouvait y avoir intérêt pour
moi à ce que l'éclat de votre maison
illustrât un peu ce livre. Depuis qu'il a
paru chez Grasset, il s'est fait je ne
sais comment, tant d'amis, que
je pouvais publier les suivants chez Gras-

set sans craindre qu'ils passassent
inaperçus. J'ai obéi en les lui retirant
et en les mettant chez vous à une


pensée d'amitié, comme vous. Hélas,
vous êtes parti, je n'ai cessé de
recevoir des livres des autres (car
il y a des éditeurs qui ont des
imprimeurs, croyez en la pile d'-

ouvrages reçus et non coupés qui est
dans ma chambre) mais pas d'épreuves.
Je pense qu'elles viendront. Je n'ai
plus les mêmes forces, et c'est peut'
être
moi à mon tour qui serai un
peu lent. Pourvu que tout paraisse
de mon vivant ce sera bien, et s'il
en advenait autrement j'ai laissé tous
mes cahiers numérotés que vous


prendriez et je compte alors sur vous pour faire la
publication complète. Je n'ai pas encore abordé
d'autres points de votre lettre. Mais la fatigue
m'arrête et je vous quitte en vous serrant
la main

bien affectueusement

Marcel Proust

Je n'ai toujours pas reçu les droits d'auteur
de Grasset. Je compte sur vous.

Au moment où cette lettre aurait dû être partie je
recois un mot charmant de Grasset me demandant de
lui donner pour une Revue qu'il fonde avec Jean Dupuy à
200 000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que
c'est impossible mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet
Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d'un jour.


Surlignage
 

Cher ami

Votre lettre ne me persuade aucunement. Et je suis triste surtout que la mienne (c'est de l'avant-dernière que vous parlez sans doute, car je ne vois pas ce qui pourrait avoir eu cet effet dans la dernière, ni d'ailleurs je dois dire dans l' avant-dernière) vous « désespère ». Je ne voudrais que votre joie et c'est donc moi qui suis désespéré. Vous jouez sur les mots quand vous dites que vous êtes éditeur et non imprimeur. Car un éditeur a principalement parmi ses fonctions de faire imprimer ses


 

livres. Vous avez été directeur de théâtre en Amérique et je pense que c'est à cela, bien plus qu'à la distinction que vous faites entre imprimeur et éditeur, que je dois d'avoir de l'Ombre des Jeunes filles en fleurs l'édition la plus sabo tée qui se puisse voir. Admettons un instant que toutes les fautes soient de moi, il y a des correcteurs pour quelque chose. Vous me dites que vous avez été d'impri meur en imprimeur, je vous en remercie et j'en suis confus, mais alors cela a


 

été pour revenir au même, puisque c'est le même nom que celui qui m'a été dit en décembre quand on a quitté la Semeuse. Il a peut-être d'ailleurs d'admirables qualités, mais je vous supplie de garder un double des pages qu'il a extraites de À l'Ombre des Jeunes filles en fleurs pour la Nouvelle Revue française . Nous les lirons un soir ensemble un soir au Ritz ou chez moi et vous verrez quel est ce prodige. Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une vraie stupéfaction. Cher ami et éditeur,


 

vous paraissez me reprocher mon système de retouches. Je reconnais qu'il complique tout (pas dans la chose de la Revue , en tous cas !). Mais quand vous m'avez demandé de quitter Grasset pour venir chez vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec Copeau qui devant les épreuves remaniées de Grasset s'est écrié : « Mais c'est un nouveau livre ! ». Je m'excuse auprès de vous de deux façons, la première c'est en disant que toute qualité morale a pour fonc tion une différence matérielle. Puisque vous avez la bonté de trouver dans mes livres quelque chose d'un peu riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisé ment à cette surnourriture que je leur réinfuse en


 

vivant, ce qui matériellement se traduit par ces ajoutages. Dites-vous aussi que si vous m'avez donné une grande preuve d'amitié en me demandant mes livres, c'est aussi par amitié que je vous les ai donnés. Quand je vous ai envoyé le manuscrit de Swann et que vous l'avez refusé, il pouvait y avoir intérêt pour moi à ce que l'éclat de votre maison illustrât un peu ce livre. Depuis qu'il a paru chez Grasset, il s'est fait je ne sais comment, tant d'amis, que je pouvais publier les suivants chez Gras set sans craindre qu'ils passassent inaperçus. J'ai obéi en les lui retirant et en les mettant chez vous à une


 

pensée d'amitié, comme vous. Hélas, vous êtes parti, je n'ai cessé de recevoir des livres des autres (car il y a des éditeurs qui ont des imprimeurs, croyez en la pile d' ouvrages reçus et non coupés qui est dans ma chambre) mais pas d'épreuves. Je pense qu'elles viendront. Je n'ai plus les mêmes forces, et c'est peut-être moi à mon tour qui serai un peu lent. Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien, et s'il en advenait autrement j'ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous


 

prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. Je n'ai pas encore abordé d'autres points de votre lettre. Mais la fatigue m'arrête et je vous quitte en vous serrant la main

bien affectueusement

Marcel Proust

Je n'ai toujours pas reçu les droits d'auteur de Grasset. Je compte sur vous.

Au moment où cette lettre aurait dû être partie je reçois un mot charmant de Grasset me demandant de lui donner pour une Revue qu'il fonde avec Jean Dupuy à 200 000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que c'est impossible mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d'un jour.


 
Note n°1
Le postscriptum de cette lettre date du moment où Proust reçoit la lettre de Grasset du 22 mai 1919 (CP 03779 ; Kolb, XVIII, nº 98) ; comme Proust dit que sa lettre « aurait dû être partie », il a dû l'écrire le 21 ou le 22 mai 1919. [PK]
Note n°2
Lettre de Gallimard du 13 mai [19]19 (CP 05456 ; MP-GG, n° 95), où celui-ci se dit « consterné » par « la dernière [lettre] que vous m'avez écrite ». Proust a dû l'accuser de négliger l'impression de ses livres, car Gallimard s'en défend : « si je pouvais vous montrer le dossier de correspondance concernant vos livres, vous verriez que je suis tout à fait innocent  ». [FL]
Note n°3
Lettre non retrouvée. [PK]
Note n°4
Lettre non retrouvée. [PK]
Note n°5
Gallimard écrivait : « Malheureusement pour vous et pour moi, je ne suis pas imprimeur. J'ai à faire [sic] à des gens qui promettent et ne tiennent pas, et qui eux-mêmes sont aux prises avec toutes les difficultés qu'a déterminées la guerre et qui ne sont pas encore solutionnées. J'ai beau télégraphier, réclamer, téléphoner, on me répond qu'il y a grève, arrêt d'expédition, impossibilité de trouver des matières premières, pénurie de caractères ; bref, je me fâche, je retire le manuscrit pour le donner à un autre qui promet mieux et la même histoire recommence. » (Lettre de Gaston Gallimard du 13 mai [19]19 : CP 05456 ; MP-GG, n° 95) [FL]
Note n°6
Il s'agit de Louis Bellenand, imprimeur à Fontenay (voir Kolb, XVIII, n° 40 ou Lettres, n° 488). [PK, FL]
Note n°7
Voir à ce propos la lettre à Jacques Rivière du [lundi 19 mai 1919] (CP 03777 ; Kolb, XVIII, n° 96) où Proust expliquait son retard pour rendre les épreuves corrigées de l'extrait d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs pour la NRF par la composition aberrante qu'en avait faite l'imprimeur : ne comprenant pas où devaient venir s'insérer certains passages additionnels, il les plaçait n'importe où, même au beau milieu d'une phrase, voire d'un mot ! De sorte que Proust avait dû découper le texte et recoller les morceaux dans le bon ordre. [FL]
Note n°8
Gallimard faisait, en effet, remarquer à Proust que la composition de ses manuscrits était très difficile, ce dont il se rendait compte en allant chez Bellenand (tout près de Paris) suivre de près cette composition. Et il suggérait qu'il serait plus judicieux de faire dactylographier le manuscrit au net plutôt que d'envoyer directement à l'imprimeur ces cahiers couverts de ratures et d'additions multiples (Lettre du 13 mai [19]19 : CP 05456 ; MP-GG, n° 95). [FL]
Note n°9
Nous rectifions la lecture de Kolb, « arrivait », en « advenait ». [NM]
Note n°10
Cette phrase semble impliquer que Proust, à cette date, dispose déjà d'une version complète de la fin de son roman, de Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé, contenue dans ses « cahiers numérotés », soit les Cahiers I à XX dits de la « mise au net ». C'est donc dès le printemps 1919 (et non aussi tardivement que 1922, comme l'a prétendu Céleste Albaret), qu'il aurait mis le mot « Fin » à la dernière page du Cahier XX. Proust avait songé à confier ce mandat d'édition posthume à Gallimard dès 1916 (voir sa lettre à Gallimard de [peu après le 22 octobre 1916], CP 04449 ; Kolb, XIX, n° 412), et il le réitérera en 1921 (lettre du [22 ou 23 mars 1921], CP 04548 ; Kolb, XX, n° 70). [NM]
Note n°11
Voir la lettre de Grasset du 22 mai [19]19 (CP 03779 ; Kolb, XVIII, nº 98). Proust travestit les propos de son ancien éditeur en prétendant qu'il lui demande la « primeur de [s]on livre ». Sans doute cherche-t-il à faire pression sur Gallimard en suggérant qu'en cas de retard prolongé il pourrait bien donner à Grasset de larges morceaux inédits d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs. [FL]
Note
Proust, Marcel 1919 À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Note
Proust, Marcel 1919 À l'ombre des jeunes filles en fleurs
Note
Nouvelle Revue française
Note
Nouvelle Revue française
Note
Proust, Marcel 1913 Du côté de chez Swann


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Date de mise en ligne : October 17, 2022 14:58
Date de la dernière mise à jour : November 22, 2022 16:12
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