language

CP 01769 Marcel Proust à Robert Dreyfus [le dimanche soir 15 mars 1908]

Surlignage



Mon cher Robert

Permets moi de te desobéir et
de tʼécrire. Cʼest bien agréable
de recevoir des lettres comme les
tiennes, mais te remercier est une
partie de ce plaisir, ne mʼen prive
pas. Tu sais bien que quand jʼ
écris je pense à toi et me demande
ce que tu en penseras. Et même jʼai
quelque mérite quand je sais que si
jʼécris telle chose je nʼaurai quʼ
un silence plein de blâme, et que si


2

jʼen écris une autre jʼaurai un mot de
toi. Mais je nʼécris pas « à volonté ».
Tu as tort de croire que je te compli-
mente de ce que tu fais, comme
remerciement d u es compliments que
tu mʼadresses. Je ne le pourrais pas.
Non, et si tu trouves ce que tu fais
moins bien, cʼest pour la même
raison que je suis dégouté de mes
pastiches
, cʼest que nous nʼavons pas
le privilège de notre ami, le talisman
qui enchante pour lui tout ce quʼil
fait. (Et jʼai peur que comme
dans le conte auquel je fais allusion lʼ

3

enchantement ne soit que pour lui seul). Et alors, tout
naturellement notre pensée est sans charmes pour nous,
et une pensée étrangère en a davantage. Si on a
cessé de donner aux théâtres les noms des directeurs
pour donner des noms « emblématiques », on est
bien revenu à lʼancienne mode depuis q. q. temps
Th. Sarah Bernardt, Antoine, Réjane, Gémier.
Il est vrai que ce sont des noms de comédiens. Quʼil
y aurait à philosopher (et si je nʼétais hors dʼétat
dʼécrire) je te dirais ces réflexions, sur lʼactualité des

4

couplets relatifs au divorce. Je te parlerai de tout
cela. Qt aux pastiches, Dieu merci il nʼy en a plus
quʼun. Cʼétait par paresse de faire de la critique
littéraire, amusement de faire de la critique littéraire
« en action ». Mais cela va peut tʼêtre au contraire mʼy
forcer, pour les expliquer à ceux qui ne les comprennent
pas. Je te demanderai à ce propos mille conseils. — . Qui
donc était un Mr qui est venu avec toi et Mr Serth
sʼasseoir chez Weber à la table où jʼétais avec  d D ethomas,
le soir où nous nous sommes vus une seconde.
Vous veniez de dîner ensemble, vous avez dit où, mais je ne me rappelle pas.

Tout à toi


Marcel Proust

Ne me réponds pas !

Surlignage
 

Mon cher Robert

Permets-moi de te désobéir et de tʼécrire. Cʼest bien agréable de recevoir des lettres comme les tiennes, mais te remercier est une partie de ce plaisir, ne mʼen prive pas. Tu sais bien que quand jʼécris je pense à toi et me demande ce que tu en penseras. Et même jʼai quelque mérite quand je sais que si jʼécris telle chose je nʼaurai quʼun silence plein de blâme, et que si


 jʼen écris une autre jʼaurai un mot de toi. Mais je nʼécris pas « à volonté ». Tu as tort de croire que je te complimente de ce que tu fais, comme remerciement des compliments que tu mʼadresses. Je ne le pourrais pas. Non, et si tu trouves ce que tu fais moins bien, cʼest pour la même raison que je suis dégoûté de mes pastiches, cʼest que nous nʼavons pas le privilège de notre ami, le talisman qui enchante pour lui tout ce quʼil fait. (Et jʼai peur que comme dans le conte auquel je fais allusion lʼ
 enchantement ne soit que pour lui seul.) Et alors, tout naturellement notre pensée est sans charmes pour nous, et une pensée étrangère en a davantage. Si on a cessé de donner aux théâtres les noms des directeurs pour donner des noms « emblématiques », on est bien revenu à lʼancienne mode depuis quelque temps : Théâtre Sarah Bernhardt, Antoine, Réjane, Gémier. Il est vrai que ce sont des noms de comédiens. Quʼil y aurait à philosopher (et si je nʼétais hors dʼétat dʼécrire, je te dirais ces réflexions) sur lʼactualité des
 couplets relatifs au divorce. Je te parlerai de tout cela. Quant aux pastiches, Dieu merci il nʼy en a plus quʼun. Cʼétait par paresse de faire de la critique littéraire, amusement de faire de la critique littéraire « en action ». Mais cela va peut-être au contraire mʼy forcer, pour les expliquer à ceux qui ne les comprennent pas. Je te demanderai à ce propos mille conseils.

Qui donc était un monsieur qui est venu avec toi et M. Sert sʼasseoir chez Weber à la table où jʼétais avec Dethomas, le soir où nous nous sommes vus une seconde. Vous veniez de dîner ensemble, vous avez dit où, mais je ne me rappelle pas.

Tout à toi

Marcel Proust

Ne me réponds pas !

Note n°1
Proust a répondu à une lettre de Robert Dreyfus le félicitant des pastiches qui avaient paru le samedi 14 mars 1908, sans doute en le félicitant à son tour de la quatrième livraison, dans le même numéro du Supplément littéraire du Figaro, de son feuilleton « Petite histoire de la revue de fin dʼannée » (p. 3). Cette lettre ne nous est pas parvenue, pas plus que la réponse que Dreyfus y fit et à laquelle Proust fait allusion ici (p. 2) : « Tu as tort de croire que je te complimente de ce que tu fais, comme remerciement des compliments que tu mʼadresses ». Il lui annonce dʼautre part la parution dʼun nouveau pastiche le 21 mars (« Dieu merci il nʼy en a plus quʼun ») (voir note 9). Correspondant certainement à lʼenveloppe (CP 90027) portant les cachets postaux du 16 mars 1908 (NAF 19772, f. 116 r-v), cette lettre a dû être écrite le dimanche 15 mars 1908 dans la soirée, ou dans la nuit du 15 au 16, selon les habitudes de Proust. Comme le note Philip Kolb, cʼest Robert Dreyfus qui a écrit en tête de la première page : « mars ( ?) 1908 / (entre le 14 et le 21) ». [PK, FL, ChC, NM]
Note n°2
Robert Dreyfus commente ici : « Jʼavais dû me montrer négligent, laisser passer quelque article de Marcel Proust sans lui écrire » (Souvenirs sur Marcel Proust, Paris, Grasset, 1926, note 1, p. 229). [ChC]
Note n°3
Proust a dû remercier Dreyfus de ses compliments sur ses pastiches, et, en retour, le féliciter après la parution, p. 3 du même numéro du Supplément littéraire du Figaro, de la quatrième livraison de son feuilleton « Petite histoire de la revue de fin dʼannée ». Dans une lettre portant sur les deux premières livraisons de cette série, il lui avait écrit : « Je ne tʼécrirai pas les autes fois » (CP 01761 ; Kolb, VIII, n° 17). [NM]
Note n°4
Le conte auquel Proust fait allusion est sans doute La Péniche évangélique de Fernand Gregh, paru en première page du Figaro le samedi 19 octobre 1907. Voir la lettre à Robert Dreyfus du [samedi soir 19 octobre 1907] (CP 01914 ; Kolb, VIII, n° 170) , où Proust exprime ses réserves au sujet de ce quʼil appelle la « Péniche Sentimentale de notre cher Fernand » : « Cela ne m’a pas paru à la hauteur de ce qu’il doit en penser […]. Si jʼavais son orgueil et sʼil avait ma douceur, je me permettrais ligne par ligne de lui dire pourquoi cʼest détestable. » Il y revient le [lundi soir 21 octobre 1907] (CP 01915 ; Kolb, VIII, n° 171). [PK, ChC]
Note n°5
Proust fait allusion à ce passage du début du feuilleton de Robert Dreyfus : « Jadis, à la Foire, [les petits théâtres] vivaient côte à côte et ne se différenciaient guère que par le nom de leurs exploitants. Et voici quʼils prennent presque tous des noms impersonnels, emblématiques... On ira à la Gaîté et à lʼAmbigu-Comique […], au Vaudeville […], aux Variétés amusantes...  Tous ces noms datent des trente dernières années du dix-huitème siècle » (« Petite histoire de la revue de fin dʼannée », art. cit. ; cf. Id., Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 230). [NM]
Note n°6
Les théâtres parisiens mentionnés par Proust portent en effet le nom de leurs directeurs : le théâtre Sarah-Bernhardt, 15 avenue Victoria, ancien théâtre de l’Opéra-Comique, ouvert le 21 janvier 1899 sous la direction de Sarah Bernhardt, pseudonyme de Rosine Bernard (1877-1923) ; le théâtre Réjane, autrefois le Nouveau-Théâtre, 15 rue Blanche, ouvert depuis le 14 décembre 1906 sous la direction de Gabrielle-Charlotte Réju, dite Réjane (1856-1920) ; ou encore le théâtre Antoine, ancien théâtre des Menus-Plaisirs, 14 boulevard de Strasbourg, ouvert sous la direction d’André-Léonard Antoine (1857-1943) le 30 septembre 1897. [PK, ChC]
Note n°7
Aucun « théâtre Gémier » ne figure dans les annonces des quotidiens autour de 1908 (voir par exemple « Le courrier des théâtres » du Figaro). Le « théâtre Gémier » désigne lʼancien théâtre Antoine pendant la direction de Firmin Tonnerre (1869-1933), dit Firmin Gémier, à partir de septembre 1906, quand Antoine fut nommé directeur de l’Odéon, et ce jusqu’en 1919. Notons que ce théâtre est appelé aussi « théâtre Antoine-Gémier » pour célébrer ses deux directeurs : le fondateur André Antoine, et son directeur entre 1906 et 1919, Firmin Gémier (« Archives du Théâtre Antoine », Société d’Histoire du Théâtre). Firmin Gémier ne dirige de théâtre sous son nom qu’à partir du 11 novembre 1920, quand il fonde le Théâtre National Populaire (1920-1933) grâce à une subvention de l’État, après la courte expérience du Théâtre National Ambulant (un théâtre autonome et itinérant) dont le projet initial se situe entre 1905 et 1908, mais qui ne devient concret qu’en 1911-1912 (Catherine Faivre-Zellner, Firmin Gémier : Héraut du théâtre populaire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, chapitre IV, [en ligne]). [PK, ChC]
Note n°8
Proust fait à nouveau allusion à un passage du feuilleton de son ami. Robert Dreyfus y évoque assez longuement une revue du Consulat, « La Revue de lʼan huit » (1800), « qui nʼest, au fond, pas autre chose quʼune pièce à thèse sur le divorce, et la première apparemment... » (« Petite histoire de la revue de fin dʼannée », art. cit.). Or, le 28 janvier 1908, une pièce d’André Cury et de Paul Bourget, Un Divorce, avait été créée au théâtre du Vaudeville, d’après le roman de Bourget du même nom publié en 1904 (Le Figaro du 29 janvier 1908 en donne une scène en première page). Bourget y défendait l’indissolubilité du mariage, en plein débat social et politique autour de la question du divorce en ces premiers mois de 1908. (Au Sénat, la discussion ouverte depuis la fin de janvier, puis officiellement à partir du 21 février, aboutit le 6 juin 1908 à la révision de lʼart. 310 du Code civil, notamment à la conversion de la séparation des corps en divorce.) Le feuilleton de Dreyfus et la lettre de Proust reflètent bien ce que Proust appelle lʼ« actualité des couplets relatifs au divorce » (nous soulignons). Notons que Dreyfus énumère dans sa chronique les « traits contre le divorce » que contenait La Revue de lʼan huit, huit ans après sa première légalisation en France (1792). [ChC, NM]
Note n°9
Il sʼagit du pastiche qui va paraître en première page du Supplément littéraire du Figaro le samedi 21 mars 1908 sous le titre : « VII. Lʼaffaire Lemoine par Ernest Renan ». À en croire Proust, ce septième pastiche serait le dernier de la série sur l’« Affaire Lemoine », les autres ayant paru les samedis 22 février (Balzac, Faguet, Michelet, Goncourt) et 14 mars 1908 (Flaubert et la critique de Flaubert par Sainte-Beuve) dans le même Supplément. En réalité, un pastiche d’Henri de Régnier sera publié le samedi 6 mars 1909. [PK, ChC]
Note n°10
À propos des pastiches et de leur « portée de critique littéraire en action », voir aussi la lettre de Proust à Chevassu du mercredi matin [11 mars 1908] (CP 01768, note 10 ; Kolb, VIII, n° 24). [ChC]
Note n°11génétique
Selon Philip Kolb, Proust songerait ici au projet de Proust dʼune « lettre à Chevassu » expliquant les pastiches (voir la lettre de Gaston de Caillavet à Proust de [vers le 22 février 1908] : CP 01758, note 5 ; Kolb, VIII, n° 14). Voir aussi le passage du Cahier 2 (1909) où le narrateur revient sur son don pour lʼécriture de pastiches : « Dès que je lisais un auteur je distinguais bien vite sous les paroles l’air de la chanson qui en chaque auteur est différent de <ce qu’il est chez> tous les autres, et tout en lisant <sans mʼen rendre compte> je le chantonnais […]. Je savais bien que si n’ayant jamais pu travailler je ne sais pas écrire, j’avais cette oreille-là plus fine et plus juste que bien d’autres, ce qui m’a permis de faire des pastiches, car chez les écrivains quand on tient l’air les paroles viennent bien vite. » (Cahier 2, f. 17v ; Essais, p. 1079). Toutefois, Proust pourrait penser aussi à son projet dʼessai critique contre Sainte-Beuve, envisagé, semble-t-il, dès 1907, voire 1905. [PK, FL, ChC, NM]
Note n°12
Cette prière se comprend, sʼil sʼagit avec la présente lettre de la quatrième missive que Proust et Robert Dreyfus sʼéchangent depuis la parution simultanée de leurs textes (voir la note 1), mais contredit la demande finale de Proust sur lʼidentité du convive chez Weber. [NM]
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire Pastiches 22 février, 14 et 21 mars 1908
Note
Fernand Gregh Le Figaro La Péniche évangélique 19 octobre 1907
Note
Robert Dreyfus Le Figaro. Supplément littéraire Petite histoire de la revue de fin dʼannée / III 14 mars 1908
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire Pastiches 22 février, 14 et 21 mars 1908
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire VII. Lʼaffaire Lemoine par Ernest Renan 21 mars 1908


Mots-clefs :arts de la scèneélogelecturespastichepressesorties
Date de mise en ligne : March 13, 2024 14:11
Date de la dernière mise à jour : March 14, 2024 10:43
Surlignage



Mon cher Robert

Permets moi de te desobéir et
de tʼécrire. Cʼest bien agréable
de recevoir des lettres comme les
tiennes, mais te remercier est une
partie de ce plaisir, ne mʼen prive
pas. Tu sais bien que quand jʼ
écris je pense à toi et me demande
ce que tu en penseras. Et même jʼai
quelque mérite quand je sais que si
jʼécris telle chose je nʼaurai quʼ
un silence plein de blâme, et que si


2

jʼen écris une autre jʼaurai un mot de
toi. Mais je nʼécris pas « à volonté ».
Tu as tort de croire que je te compli-
mente de ce que tu fais, comme
remerciement d u es compliments que
tu mʼadresses. Je ne le pourrais pas.
Non, et si tu trouves ce que tu fais
moins bien, cʼest pour la même
raison que je suis dégouté de mes
pastiches
, cʼest que nous nʼavons pas
le privilège de notre ami, le talisman
qui enchante pour lui tout ce quʼil
fait. (Et jʼai peur que comme
dans le conte auquel je fais allusion lʼ

3

enchantement ne soit que pour lui seul). Et alors, tout
naturellement notre pensée est sans charmes pour nous,
et une pensée étrangère en a davantage. Si on a
cessé de donner aux théâtres les noms des directeurs
pour donner des noms « emblématiques », on est
bien revenu à lʼancienne mode depuis q. q. temps
Th. Sarah Bernardt, Antoine, Réjane, Gémier.
Il est vrai que ce sont des noms de comédiens. Quʼil
y aurait à philosopher (et si je nʼétais hors dʼétat
dʼécrire) je te dirais ces réflexions, sur lʼactualité des

4

couplets relatifs au divorce. Je te parlerai de tout
cela. Qt aux pastiches, Dieu merci il nʼy en a plus
quʼun. Cʼétait par paresse de faire de la critique
littéraire, amusement de faire de la critique littéraire
« en action ». Mais cela va peut tʼêtre au contraire mʼy
forcer, pour les expliquer à ceux qui ne les comprennent
pas. Je te demanderai à ce propos mille conseils. — . Qui
donc était un Mr qui est venu avec toi et Mr Serth
sʼasseoir chez Weber à la table où jʼétais avec  d D ethomas,
le soir où nous nous sommes vus une seconde.
Vous veniez de dîner ensemble, vous avez dit où, mais je ne me rappelle pas.

Tout à toi


Marcel Proust

Ne me réponds pas !

Surlignage
 

Mon cher Robert

Permets-moi de te désobéir et de tʼécrire. Cʼest bien agréable de recevoir des lettres comme les tiennes, mais te remercier est une partie de ce plaisir, ne mʼen prive pas. Tu sais bien que quand jʼécris je pense à toi et me demande ce que tu en penseras. Et même jʼai quelque mérite quand je sais que si jʼécris telle chose je nʼaurai quʼun silence plein de blâme, et que si


 jʼen écris une autre jʼaurai un mot de toi. Mais je nʼécris pas « à volonté ». Tu as tort de croire que je te complimente de ce que tu fais, comme remerciement des compliments que tu mʼadresses. Je ne le pourrais pas. Non, et si tu trouves ce que tu fais moins bien, cʼest pour la même raison que je suis dégoûté de mes pastiches, cʼest que nous nʼavons pas le privilège de notre ami, le talisman qui enchante pour lui tout ce quʼil fait. (Et jʼai peur que comme dans le conte auquel je fais allusion lʼ
 enchantement ne soit que pour lui seul.) Et alors, tout naturellement notre pensée est sans charmes pour nous, et une pensée étrangère en a davantage. Si on a cessé de donner aux théâtres les noms des directeurs pour donner des noms « emblématiques », on est bien revenu à lʼancienne mode depuis quelque temps : Théâtre Sarah Bernhardt, Antoine, Réjane, Gémier. Il est vrai que ce sont des noms de comédiens. Quʼil y aurait à philosopher (et si je nʼétais hors dʼétat dʼécrire, je te dirais ces réflexions) sur lʼactualité des
 couplets relatifs au divorce. Je te parlerai de tout cela. Quant aux pastiches, Dieu merci il nʼy en a plus quʼun. Cʼétait par paresse de faire de la critique littéraire, amusement de faire de la critique littéraire « en action ». Mais cela va peut-être au contraire mʼy forcer, pour les expliquer à ceux qui ne les comprennent pas. Je te demanderai à ce propos mille conseils.

Qui donc était un monsieur qui est venu avec toi et M. Sert sʼasseoir chez Weber à la table où jʼétais avec Dethomas, le soir où nous nous sommes vus une seconde. Vous veniez de dîner ensemble, vous avez dit où, mais je ne me rappelle pas.

Tout à toi

Marcel Proust

Ne me réponds pas !

Note n°1
Proust a répondu à une lettre de Robert Dreyfus le félicitant des pastiches qui avaient paru le samedi 14 mars 1908, sans doute en le félicitant à son tour de la quatrième livraison, dans le même numéro du Supplément littéraire du Figaro, de son feuilleton « Petite histoire de la revue de fin dʼannée » (p. 3). Cette lettre ne nous est pas parvenue, pas plus que la réponse que Dreyfus y fit et à laquelle Proust fait allusion ici (p. 2) : « Tu as tort de croire que je te complimente de ce que tu fais, comme remerciement des compliments que tu mʼadresses ». Il lui annonce dʼautre part la parution dʼun nouveau pastiche le 21 mars (« Dieu merci il nʼy en a plus quʼun ») (voir note 9). Correspondant certainement à lʼenveloppe (CP 90027) portant les cachets postaux du 16 mars 1908 (NAF 19772, f. 116 r-v), cette lettre a dû être écrite le dimanche 15 mars 1908 dans la soirée, ou dans la nuit du 15 au 16, selon les habitudes de Proust. Comme le note Philip Kolb, cʼest Robert Dreyfus qui a écrit en tête de la première page : « mars ( ?) 1908 / (entre le 14 et le 21) ». [PK, FL, ChC, NM]
Note n°2
Robert Dreyfus commente ici : « Jʼavais dû me montrer négligent, laisser passer quelque article de Marcel Proust sans lui écrire » (Souvenirs sur Marcel Proust, Paris, Grasset, 1926, note 1, p. 229). [ChC]
Note n°3
Proust a dû remercier Dreyfus de ses compliments sur ses pastiches, et, en retour, le féliciter après la parution, p. 3 du même numéro du Supplément littéraire du Figaro, de la quatrième livraison de son feuilleton « Petite histoire de la revue de fin dʼannée ». Dans une lettre portant sur les deux premières livraisons de cette série, il lui avait écrit : « Je ne tʼécrirai pas les autes fois » (CP 01761 ; Kolb, VIII, n° 17). [NM]
Note n°4
Le conte auquel Proust fait allusion est sans doute La Péniche évangélique de Fernand Gregh, paru en première page du Figaro le samedi 19 octobre 1907. Voir la lettre à Robert Dreyfus du [samedi soir 19 octobre 1907] (CP 01914 ; Kolb, VIII, n° 170) , où Proust exprime ses réserves au sujet de ce quʼil appelle la « Péniche Sentimentale de notre cher Fernand » : « Cela ne m’a pas paru à la hauteur de ce qu’il doit en penser […]. Si jʼavais son orgueil et sʼil avait ma douceur, je me permettrais ligne par ligne de lui dire pourquoi cʼest détestable. » Il y revient le [lundi soir 21 octobre 1907] (CP 01915 ; Kolb, VIII, n° 171). [PK, ChC]
Note n°5
Proust fait allusion à ce passage du début du feuilleton de Robert Dreyfus : « Jadis, à la Foire, [les petits théâtres] vivaient côte à côte et ne se différenciaient guère que par le nom de leurs exploitants. Et voici quʼils prennent presque tous des noms impersonnels, emblématiques... On ira à la Gaîté et à lʼAmbigu-Comique […], au Vaudeville […], aux Variétés amusantes...  Tous ces noms datent des trente dernières années du dix-huitème siècle » (« Petite histoire de la revue de fin dʼannée », art. cit. ; cf. Id., Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 230). [NM]
Note n°6
Les théâtres parisiens mentionnés par Proust portent en effet le nom de leurs directeurs : le théâtre Sarah-Bernhardt, 15 avenue Victoria, ancien théâtre de l’Opéra-Comique, ouvert le 21 janvier 1899 sous la direction de Sarah Bernhardt, pseudonyme de Rosine Bernard (1877-1923) ; le théâtre Réjane, autrefois le Nouveau-Théâtre, 15 rue Blanche, ouvert depuis le 14 décembre 1906 sous la direction de Gabrielle-Charlotte Réju, dite Réjane (1856-1920) ; ou encore le théâtre Antoine, ancien théâtre des Menus-Plaisirs, 14 boulevard de Strasbourg, ouvert sous la direction d’André-Léonard Antoine (1857-1943) le 30 septembre 1897. [PK, ChC]
Note n°7
Aucun « théâtre Gémier » ne figure dans les annonces des quotidiens autour de 1908 (voir par exemple « Le courrier des théâtres » du Figaro). Le « théâtre Gémier » désigne lʼancien théâtre Antoine pendant la direction de Firmin Tonnerre (1869-1933), dit Firmin Gémier, à partir de septembre 1906, quand Antoine fut nommé directeur de l’Odéon, et ce jusqu’en 1919. Notons que ce théâtre est appelé aussi « théâtre Antoine-Gémier » pour célébrer ses deux directeurs : le fondateur André Antoine, et son directeur entre 1906 et 1919, Firmin Gémier (« Archives du Théâtre Antoine », Société d’Histoire du Théâtre). Firmin Gémier ne dirige de théâtre sous son nom qu’à partir du 11 novembre 1920, quand il fonde le Théâtre National Populaire (1920-1933) grâce à une subvention de l’État, après la courte expérience du Théâtre National Ambulant (un théâtre autonome et itinérant) dont le projet initial se situe entre 1905 et 1908, mais qui ne devient concret qu’en 1911-1912 (Catherine Faivre-Zellner, Firmin Gémier : Héraut du théâtre populaire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, chapitre IV, [en ligne]). [PK, ChC]
Note n°8
Proust fait à nouveau allusion à un passage du feuilleton de son ami. Robert Dreyfus y évoque assez longuement une revue du Consulat, « La Revue de lʼan huit » (1800), « qui nʼest, au fond, pas autre chose quʼune pièce à thèse sur le divorce, et la première apparemment... » (« Petite histoire de la revue de fin dʼannée », art. cit.). Or, le 28 janvier 1908, une pièce d’André Cury et de Paul Bourget, Un Divorce, avait été créée au théâtre du Vaudeville, d’après le roman de Bourget du même nom publié en 1904 (Le Figaro du 29 janvier 1908 en donne une scène en première page). Bourget y défendait l’indissolubilité du mariage, en plein débat social et politique autour de la question du divorce en ces premiers mois de 1908. (Au Sénat, la discussion ouverte depuis la fin de janvier, puis officiellement à partir du 21 février, aboutit le 6 juin 1908 à la révision de lʼart. 310 du Code civil, notamment à la conversion de la séparation des corps en divorce.) Le feuilleton de Dreyfus et la lettre de Proust reflètent bien ce que Proust appelle lʼ« actualité des couplets relatifs au divorce » (nous soulignons). Notons que Dreyfus énumère dans sa chronique les « traits contre le divorce » que contenait La Revue de lʼan huit, huit ans après sa première légalisation en France (1792). [ChC, NM]
Note n°9
Il sʼagit du pastiche qui va paraître en première page du Supplément littéraire du Figaro le samedi 21 mars 1908 sous le titre : « VII. Lʼaffaire Lemoine par Ernest Renan ». À en croire Proust, ce septième pastiche serait le dernier de la série sur l’« Affaire Lemoine », les autres ayant paru les samedis 22 février (Balzac, Faguet, Michelet, Goncourt) et 14 mars 1908 (Flaubert et la critique de Flaubert par Sainte-Beuve) dans le même Supplément. En réalité, un pastiche d’Henri de Régnier sera publié le samedi 6 mars 1909. [PK, ChC]
Note n°10
À propos des pastiches et de leur « portée de critique littéraire en action », voir aussi la lettre de Proust à Chevassu du mercredi matin [11 mars 1908] (CP 01768, note 10 ; Kolb, VIII, n° 24). [ChC]
Note n°11génétique
Selon Philip Kolb, Proust songerait ici au projet de Proust dʼune « lettre à Chevassu » expliquant les pastiches (voir la lettre de Gaston de Caillavet à Proust de [vers le 22 février 1908] : CP 01758, note 5 ; Kolb, VIII, n° 14). Voir aussi le passage du Cahier 2 (1909) où le narrateur revient sur son don pour lʼécriture de pastiches : « Dès que je lisais un auteur je distinguais bien vite sous les paroles l’air de la chanson qui en chaque auteur est différent de <ce qu’il est chez> tous les autres, et tout en lisant <sans mʼen rendre compte> je le chantonnais […]. Je savais bien que si n’ayant jamais pu travailler je ne sais pas écrire, j’avais cette oreille-là plus fine et plus juste que bien d’autres, ce qui m’a permis de faire des pastiches, car chez les écrivains quand on tient l’air les paroles viennent bien vite. » (Cahier 2, f. 17v ; Essais, p. 1079). Toutefois, Proust pourrait penser aussi à son projet dʼessai critique contre Sainte-Beuve, envisagé, semble-t-il, dès 1907, voire 1905. [PK, FL, ChC, NM]
Note n°12
Cette prière se comprend, sʼil sʼagit avec la présente lettre de la quatrième missive que Proust et Robert Dreyfus sʼéchangent depuis la parution simultanée de leurs textes (voir la note 1), mais contredit la demande finale de Proust sur lʼidentité du convive chez Weber. [NM]
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire Pastiches 22 février, 14 et 21 mars 1908
Note
Fernand Gregh Le Figaro La Péniche évangélique 19 octobre 1907
Note
Robert Dreyfus Le Figaro. Supplément littéraire Petite histoire de la revue de fin dʼannée / III 14 mars 1908
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire Pastiches 22 février, 14 et 21 mars 1908
Note
Marcel Proust Le Figaro. Supplément littéraire VII. Lʼaffaire Lemoine par Ernest Renan 21 mars 1908


Mots-clefs :arts de la scèneélogelecturespastichepressesorties
Date de mise en ligne : March 13, 2024 14:11
Date de la dernière mise à jour : March 14, 2024 10:43
expand_less